Marc Darroze

« L’armagnac nous oblige à l’ambition »

Marc Darroze termine lundi prochain un mandat de trois années à la tête du BNIA. Les points positifs de sa présidence, ses regrets, les enjeux pour l’armagnac… Rencontre.


ArmagnacNews Vous terminez trois années de présidence à la tête du Bureau National Interprofessionnel de l’armagnac (BNIA), que retenez-vous de ce mandat ?

Marc Darroze En premier lieu que nous sommes arrivés à travailler avec toutes les parties prenantes, le Floc de Gascogne, les Côtes de Gascogne. D’ailleurs, très prochainement nos équipes travailleront ensemble dans des locaux communs, la Maison Armagnac-Gascogne. Ensuite, que nous avons connu une certaine sérénité entre les familles « production » et «négoce ». Nous avons su évacuer les fossés qui pouvaient exister, les visions différentes. Enfin, que nous avons gagné en proximité avec le monde politique, à travers notre plan stratégique notamment. Cela s’est traduit par davantage d’aides. Je retiens aussi nos bonnes relations avec l’ODG.

 

ArmagnacNews Ces dernières années, comment avez-vous positionné l’armagnac dans l’univers des spiritueux ?

D. Nous l’avons positionné comme un spiritueux premium. A travers de nombreuses actions, je pense en particulier à l’opération nationale « La carte des vins » ou plus récemment la soirée dégustation armagnacs/cognacs à Bordeaux. Même si on dit de nous que nous évoluons dans une catégorie de niche, notre voix porte. J’en veux pour preuve les excellentes relations que nous entretenons avec le cognac. Les Cognaçais ont souvent besoin de notre avis. Le signe que nous ne sommes pas si mauvais…

Nous participons aussi à de nombreuses instances régionales, nationales. L’armagnac a repris sa place de spiritueux premium et ambitieux. Nous n’avons pas le droit de nous laisser tirer vers le bas mais au contraire de regarder toujours plus haut.

 

ArmagnacNews Au sein du BNIA vous avez mené des opérations de modernisation. A vos yeux, lesquelles sont-elles les plus importantes ?

D. Nous avons mis en place de très nombreuses formations en partenariat avec l’école bordelaise KEDGE. A travers des contenus originaux et modernes nous avons mobilisés les opérateurs, notamment au sein de la nouvelle génération. Ainsi, d’autres institutions ont pu dire que le BNIA est capable de se renouveler. Il en est de même autour de la dématérialisation de notre démarche, à travers un outil (Concerto) que nous avons en commun avec le cognac. Il permet d’améliorer les informations sur les sorties d’armagnacs, d’être plus efficace dans le pilotage de la filière.

 

ArmagnacNews Cette volonté de moderniser votre démarche vous l’avez également eue sur le technique…

D. En effet, sous l’impulsion de Marie-Claude Ségur, Responsable du Pôle Technique et R&D du BNIA, et avec le concours de fonds régionaux, nationaux et européens, nous travaillons sur un grand projet pour la création d’un alambic pilote qui doit nous permettre de réaliser des micro-distillations. Cet outil est indispensable dans notre stratégie de recherche et de développement.

On peut également citer le parcours pédagogique que nous avons créé avec Bordeaux Wine Campus. Un diplôme sur l’armagnac afin d’installer un peu partout dans le monde des formateurs et demain des ambassadeurs de l’armagnac. Une promotion de jeunes chinois est déjà diplômée.

 

AmagnacNews Que dites-vous de la santé de l’armagnac aujourd’hui ?

D. Qu’il connaît une période très positive avec l’arrivée de jeunes Armagnacais dynamiques, avec des initiatives intéressantes, autour du bio par exemple. En même temps l’offre est rajeunie, particulièrement en terme de marketing avec des étiquettes dépoussiérées, la mise en avant d’armagnacs bruts de fût. Les initiatives sont très nombreuses et l’image de l’armagnac positivement bousculée. De même, une prise de conscience est en cours sur le positionnement des armagnacs avec des prix qui eux aussi commencent à tirer vers le haut.

 

ArmagnacNews De ces trois années à la tête du BNIA, nourrissez-vous un regret, une déception ?

D. Je nourris une déception face à un acteur majeur de la viticulture gasconne, un opérateur qui choisit de déclasser un volume important de notre eau-de-vie AOC armagnac pour un projet industriel brandy sur le marché américain. Mon rôle, en tant que président du BNIA, est de défendre et encourager toute valeur ajoutée autour de l’armagnac et pas de subir le déclassement. C’est intolérable. Plus qu’une déception, c’est l’échec de mon mandat.

 

ArmagnacNews  Et de vos relations au sein de l’interprofession, des regrets ?

D. Disons une difficulté avérée à faire bouger les lignes et les mentalités. Une certaine réticence au changement. Et la lourdeur de la machine administrative, du BNIA, ne peut tout expliquer. Des considérations administratives, politiques sont souvent un frein. C’est pour cela qu’un mandat de trois ans de présidence c’est bien. Cela permet de ne pas avoir le temps de se départir de son enthousiasme et de son envie de bien faire.

Par exemple, nous avons laissé se creuser un fossé autour des jeunes eaux-de-vie. Des opérateurs importants, en terme de volume, n’ont pas pris conscience de l’investissement nécessaire sur ces jeunes eaux-de-vie. De la même façon, je déplore le manque d’enthousiasme de  certains leaders qui deviennent des marques secondaires. C’est une déception de voir des « historiques » peu à peu disparaître.

 

ArmagnacNews De la mission du président du BNIA, qu’avez-vous apprécié ?

D. Durant trois ans j’ai apprécié cette mission pour l’enjeu qu’elle porte. Lorsqu’on me disait « Marc, c’est bien ce que tu fais », je traduisais que nous étions dans le bon chemin, que le travail des équipes du BNIA avait du sens, que tout cela était positif pour l’armagnac.

 

ArmagnacNews Sans jamais la moindre frustration ?

D. Le salut de l’armagnac passe par la mise en avant des éléments de différenciation, comme son terroir ou son mode de distillation. Je n’ai pas toujours réussi à éclabousser le collectif de tout cela. Mais j’ai fait l’effort de ne jamais utiliser l’institution à titre personnel, de ne jamais mettre en avant mon expérience ou mon entreprise, j’ai donc dû travailler parfois au frein en main… (sourires). Je le desserrerai plus tard…

 

ArmagnacNews Selon vous, quels sont aujourd’hui et demain les enjeux de l’armagnac ?

D. D’abord, l’institution BNIA doit monter en compétence. En faisant bon usage, par exemple, de l’outil Concerto, en n’oubliant pas que l’interprofession est au service de tous les opérateurs. Ensuite, il faut faire confiance aux jeunes qui ont de jolis savoir-faire. Il est primordial d’insérer du sang nouveau dans nos métiers et nos institutions, notamment chez les producteurs qui ont du mal à se renouveler.

Il faut aussi protéger l’armagnac en luttant contre l’uniformisation du goût. Et rappeler que notre terroir, nos cépages, notre distillation font de notre eau-de-vie un spiritueux unique. Et soyons vigilants que le développement d’une autre filière ne fragilise l’armagnac. Enfin, luttons contre l’immobilisme dans nos équipes, soyons agiles.

 

ArmagnacNews Quel message souhaitez-vous transmettre à votre successeur ?

D. Que l’armagnac a un rôle à part dans les spiritueux. Qu’il est envié par beaucoup de produits, pour son histoire, son savoir-faire, ses pratiques. Que ce produit nous oblige à l’ambition. L’ambition n’est pas qu’argent. L’ambition c’est par exemple bien recevoir. Cela vaut pour le BNIA qui se doit d’être une équipe très professionnelle et pas uniquement un bureau administratif. Qu’il faut développer l’œnotourisme avec nos valeurs et encourager les produits d’expérience. Et enfin, que l’armagnac devra rester vigilant dans la Maison commune.